Bahar Kimyongür : « Plus vite Hollande et Obama se tairont, plus vite la Syrie se relèvera »
1er octobre 2013
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Analyste du conflit Syrien, l’activiste Bahar
Kimyongür a produit de nombreux textes sur le sujet depuis plus de deux
ans. Invité en marge du Conseil des droits de l’homme de l’ONU,
Kimyongür est devenu le meilleur spécialiste belge de la Syrie à feu et à
sang. Ses convictions anti-impérialistes et ses origines alaouites
continuent d’en faire « un suspect » aux yeux des médias-aux-ordres ou
va-t’en-guerre. Pour autant, cet historien de formation offre
incontestablement un regard dense, pertinent et critique sur un dossier
complexe. Bahar Kimyongür est aussi porte-parole du Comité contre
l’ingérence en Syrie (CIS). « Syriana, la conquête continue » est son
dernier ouvrage.
Femmesdechambre.be : Pensez-vous établie l’utilisation d’armes chimiques contre sa population par le régime syrien ?
Bahar
Kimyongür : L’utilisation d’armes chimiques, oui. Les enquêteurs de
l’ONU l’ont clairement établi. Par le régime syrien, non. Affirmer cela,
c’est aller un peu vite en besogne.
D’abord,
aucun enquêteur n’a été capable de déterminer les lieux exacts des tirs
ni de communiquer les noms, ni même le nombre exact de victimes du gaz
sarin. La présomption de culpabilité étant la norme absolue quand un
massacre non identifié survient en Syrie, on peut légitimement douter de
la version franco-américaine du massacre chimique du 21 août. Human
Rights Watch incrimine la 104e brigade de la garde républicaine postée
sur le Mont Qassioune sans même avoir été sur le terrain.
L’ONG
américaine dit aussi que sur le plan technologique, les rebelles sont
d’office exclus du banc des accusés car ils seraient incapables de
fabriquer du gaz sarin et de l’utiliser aussi massivement. Simple
déduction, si la petite secte Aoum, marginale et maladroite, peut se
servir de gaz sarin et tuer 12 personnes dans un métro de Tokyo, je ne
vois pas pourquoi une rébellion syrienne surpeuplée et suréquipée
militairement ne peut pas tuer 20 à 100 fois plus…
D’autant
que les principaux groupes rebelles syriens disposent d’armes
sophistiquées saisies dans les stocks de l’armée gouvernementale : des
batteries de missiles sol-sol, des tanks, des canons, des
lance-roquettes multiples etc.
Il y a quelques jours, l’Etat islamique d’Irak et du Levant (EIIL), groupe terroriste lié à Al-Qaeda, a saisi plusieurs batteries de missiles anti-aériens S-125 Neva dans la base 66 de la région de Hama. C’est dire à quel point ces combattants peuvent être efficaces …
Rappelons
par ailleurs que plusieurs groupes rebelles affichent depuis un an leur
intention de gazer les forces loyalistes. Ensuite, le nombre d’experts
qui doutent de la version officielle de l’Élysée et de la Maison Blanche
n’est pas négligeable. Citant des sources russes, le journaliste
britannique Robert Fisk affirme que les projectiles qui auraient servi à
disséminer les gaz toxiques le 21 août pourraient provenir des stocks
d’armes libyens, égyptiens ou yéménites. Et justement, les milices
libyennes qui ont renversé et assassiné Kadhafi sont loin d’être radines en matière d’envoi d’armes vers la Syrie.
Quant au journaliste italien Domenico Quirico et son compagnon d’infortune belge Pierre Piccinin,
tous deux otages pendant cinq mois de la rébellion syrienne, ils sont
formels : des dirigeants rebelles ont revendiqué l’attaque tout en
regrettant le nombre élevé de victimes. Les indices accablant les
rebelles sont trop nombreux pour être ignorés …
FDC : Comment estimez-vous la place et l’ampleur réelle des groupes islamistes radicaux au sein des forces rebelles ?
B.K. :
L’islamisme n’est pas le terme le plus approprié pour qualifier ces
groupes, pour la simple raison qu’ils n’ont pas le monopole de l’Islam.
Il s’agit plutôt de sectes pratiquant le takfir, c’est-à-dire la guerre
contre les hérésies musulmanes. Ces
groupes disent défendre le sunnisme. Or, les sunnites syriens sont eux
aussi la cible de leur idéologie exclusive. Dans les zones que ces
groupes contrôlent, la population est obligée de se soumettre aux diktas
d’un émir, ou d’une choura de prédicateurs au discours incompatible
avec le mode de vie des sunnites syriens.
Si
l’Islam sunnite syrien est modéré, c’est en partie parce que l’État
syrien a garanti l’équité entre les cultes et le droit à la différence.
Si une frange de l’Islam sunnite s’est toutefois radicalisée, c’est
aussi parce que le régime a été impitoyable envers les courants
islamiques qui échappaient à son contrôle. Cela dit, sans le cadrage de
l’Etat syrien, les musulmans et les minorités non musulmanes de Syrie
auraient été depuis longtemps à la merci d’usurpateurs appuyés par les
théocraties du Golfe et par le courant takfiri syrien qui s’est enhardi
ces dernières années avec le succès fulgurant du djihadisme
international.
Rappelons
que le mouvement social syrien a été pollué dès le début du conflit par
l’idéologie takfirie qui est d’une violence inouïe à l’égard des
prétendus « apostats », en particulier les alaouites et les chiites.
Dans
nos médias, il n’y a pas eu un seul mot sur les objectifs de ces
groupes, sur leur rejet de la citoyenneté syrienne, c’est-à-dire l’idée
que des musulmans, des alter- ou des non-musulmans soient mis sur un
pied d’égalité. Bien avant la militarisation du conflit, des groupes
sectaires voulaient imposer la prière au sein de l’armée, détruire le
socle idéologique sur lequel se construit la Syrie plurielle, pratiquer
l’apartheid confessionnel et forcer les minorités à se convertir à un
Islam strictement inspiré par la sunna.
A
cet égard, les médias occidentaux ont fait la sourde oreille ; tantôt
en nous faisant croire que le takfirisme n’existait pas en Syrie, tantôt
en nous racontant que c’est le régime qui le favorisait pour saboter le
mouvement démocratique syrien. Les complotistes attitrés du Monde, de Libération et deFrance 24 se
sont gardés de pointer la haine anti-chiite inoculée par les chaînes
satellitaires du Golfe. Cette aversion profonde découle de la
frustration wahhabite de voir une formation chiite telle que le
Hezbollah capable d’humilier Israël en libérant le Sud-Liban le 25 mai
2000, puis en forçant Tsahal à battre en retraite lors de l’agression de
juillet 2006.
Lorsqu’en
février 2010, soit un an avant le début de la révolte syrienne, le
leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et le président iranien de
l’époque, Mahmoud Ahmadinejad, se sont affichés aux côtés du président syrien à Damas, les roitelets du Golfe ont senti la terre se dérober sous leurs pieds.
Il
leur fallait agiter le spectre du complot chiite-alaouite et provoquer
un sursaut identitaire bâti sur le sunnisme victimaire pour affaiblir
leur ennemi iranien. Grâce à une formidable campagne de désinformation,
en partie relayée par les télévisions Al-Arabiya et Al-Jazeera,
leur plan a réussi. L’hostilité anti-iranienne fabriquée à Doha et
Riyad a été l’un des catalyseurs de la fronde anti-régime de mars 2011.
Mais
chez nous, on a fait comme si de rien n’était… On nous a cachés le nom
véritable et l’objectif politique de la multitude de groupes armés
actifs au sein et à côté de la soi-disant Armée syrienne libre. Qui plus
est, en Syrie, le takfir n’est pas une exclusivité d’Al-Qaeda.
Rappelez-vous
du terroriste qui a éviscéré un soldat syrien et a fait mine de manger
son cœur en menaçant de génocider tous les alaouites : il faisait partie
d’une succursale de l’Armée syrienne libre (ASL) et non d’Al-Qaeda.
En
résumé, il y a certes des rebelles laïcs qui combattent le régime
syrien mais des mouvements rebelles laïcs en Syrie, ça n’existe pas. Le
25 septembre dernier, les romantiques révolutionnaires de l’Elysée et de
l’opposition syrienne en exil en ont fait l’amère expérience lorsque
les 13 principaux groupes rebelles dits « modérés » ont déclaré vouloir
imposer la charia à la société syrienne.
FDC : Pourquoi l’Occident devrait-il intervenir en Syrie et pas ailleurs (en RDC, Tibet, Palestine, etc.) ?
B.K. :
L’Occident n’a pas vocation à semer « le bien sur terre ». Personne ne
lui a octroyé ce droit. Il faut par ailleurs en finir avec cette
propagande qui fait croire que l’Occident est resté passif dans le
conflit syrien. C’est
précisément l’ingérence à outrance de l’Occident qui a corrompu
l’opposition syrienne et radicalisé le régime de Damas. Le seul rôle
salutaire que peut encore jouer l’Occident est d’ordre diplomatique.
Plus Hollande et Obama se tairont, plus vite la Syrie se relèvera.
FDC : Quelle
est la légitimité de l’Occident (USA + EU) et ses alliés arabes (Qatar,
Arabie Saoudite) à intervenir militairement dans le monde ?
B.K. :
Aucune. La non-ingérence est une règle d’or dans le droit
international. Mais ce principe est systématiquement violé par les
décideurs étasuniens et européens …
La question centrale qu’il faudrait se poser est : « Pour qui et pourquoi faudrait-il intervenir en Syrie ? ».
Malgré
la puissance de feu de l’armée syrienne, près de la moitié des victimes
de cette guerre sont des loyalistes, civils ou militaires. On nous dit
que « le dictateur assassine son peuple »
mais la rébellion syrienne en fait tout autant … Par conséquent, si
nous cessons de livrer des missiles Milan ou des Red Arrows aux rebelles
par l’intermédiaire de l’Arabie saoudite ; si nous barrons la route aux
djihadistes qui affluent en Syrie depuis la Turquie, le Liban ou la
Jordanie, le peuple syrien sera épargné, les réfugiés syriens pourront
rentrer chez eux et les belligérants pourront s’asseoir et négocier.
L’équation
est simple … mais n’arrange ni Paris ni Washington, qui misent plutôt
sur la guerre d’usure à défaut d’avoir un allié solide et indéfectible
dans le conflit.
FDC : Assiste-t-on depuis deux ans à une épuration ethnique des chrétiens en Syrie ?
B.K. :
Pas exactement. Certains groupes rebelles ont tenté de rassurer les
chrétiens, de garantir la liberté de culte et la protection de leurs
biens dans une Syrie post-baassiste.
L’avantage
des Chrétiens à court terme est de disposer d’une religion et d’un
livre qui leur sont propres. Cette singularité les met provisoirement à
l’abri de l’Inquisition takfirie. Ce qui n’est pas le cas des alaouites,
des druzes ou des chiites, coupables aux yeux des bataillons
djihadistes de se référer à l’Islam sans reprendre la totalité du dogme
islamique, ce qui les rend plus détestables que les autres communautés
syriennes.
A
l’inverse des minorités musulmanes hétérodoxes, les chrétiens ont le
choix entre leur conversion à l’Islam et à la sunna, le paiement d’un
impôt appelé « dhimmi » ou la mort…
Néanmoins,
en 30 mois de conflit, les Chrétiens ont subi de nombreuses attaques
terroristes. Plusieurs dizaines d’églises ont été délibérément
profanées, certains hommes d’églises ont été exécutés ou enlevés contre
rançons, des femmes chrétiennes ont été obligées de porter le voile et
l’on rapporte, ça et là, des tentatives de conversions forcées.
Comparée au sort des « musulmans hérétiques »,
la terreur anti-chrétienne reste relativement limitée. Celle-ci est
davantage destinée à chasser les Chrétiens de Syrie qu’à les exterminer.
Les takfiris nous avaient prévenu : « Les alaouites au tombeau, les chrétiens à Beyrouth » était leur cri de ralliement dans les manifestations anti-régime …
FDC : Comment
analysez-vous la proposition russe de placer l’arsenal chimique syrien
sous surveillance internationale ? Etape salutaire vers un règlement
politique ou répit provisoire avant une reprise de la guerre ?
B.K. : Le ministre syrien de la réconciliation Ali Haidar a très justement rappelé que les armes chimiques sont les armes nucléaires du pauvre.
Nous
savons de source sûre que le président syrien a obtenu des engagements
de la Russie dans la protection de la Syrie face à l’expansionnisme
israélien comme condition préalable au démantèlement de son arsenal
chimique.
Cette
proposition est un coup de maître de la diplomatie russe. Celle-ci a
permis d’épargner l’humanité d’un embrasement régional voire d’une
guerre nucléaire, de sauver la face d’Obama et Hollande après leurs
menaces d’expéditions punitives aux conséquences improbables et de
relancer le processus de négociations appelé Genève 2.
FDC : Quelle principale piste de résolution du conflit, la communauté internationale devrait-elle défendre aujourd’hui ?
B.K. :
Le régime syrien est une dictature paradoxale qui offre de nombreux
avantages à la population : liberté de culte, protection des minorités
et du patrimoine historique, promotion de l’art et de la culture,
système médical performant, souveraineté alimentaire, enseignement de
qualité, sécurité sociale, etc.
L’envers
de ces réalités consiste en un climat de suspicions et de violences
insupportables : tortures, disparitions forcées, exécutions
extrajudiciaires, menaces et intimidations contre les opposants,
impunité, censure.
L’opposition
syrienne a eu raison de se révolter. Mais l’escalade militaire a
éclipsé toute perspective de démocratisation du pays. Ni le départ ou
même l’assassinat du président syrien ne changeront la donne, pour la
simple raison que Bachar El-Assad est soutenu par des millions de Syriens qui se battront pour leur survie.
De plus, les belligérants sont désormais confrontés à un ennemi commun : Al-Qaeda
et ses nombreux satellites syriens. Comme en Irak, les groupes rebelles
syriens seront amenés à créer, de concert avec l’armée syrienne, des « sahwas ». C’est-à-dire des unités de combat anti-terroristes. Les sahwa sont apparus en Irak suite aux massacres commis par Al-Qaeda contre la population. Mais le défaut des sahwas irakiens fut leur encadrement par l’occupant américain, celui-là même qui favorisa l’émergence d’Al-Qaeda dans le pays…
Sur le plan militaire et de résolution du conflit syrien, un front patriotique anti-terroristes, alliant loyalistes et rebelles transfuges, pourrait paver le chemin de la réconciliation et de la transition politique.
Sur
le plan diplomatique, la conférence de Genève 2, élargie à l’Iran,
semble être la seule issue réaliste au conflit. Néanmoins, une
initiative Sud-Sud sous forme de conférence internationale parrainée par
les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), les gouvernements progressistes d’Amérique latine réunis dans l’Alba (Alliance bolivarienne pour les Amériques), l’Africa Forum et les Etats arabes non-alignés comme l’Algérie ou le Liban aurait sans doute été plus efficace …
De
toute manière, en isolant Washington et Paris dans le dossier syrien,
la communauté internationale a clairement fait savoir qu’elle souhaitait
privilégier la paix et la diplomatie.