01 décembre 2015



Fatema Mernissi: Seules les musulmanes persécutées intéressent l’Occident


mernissi 
Seules les musulmanes persécutées intéressent l’Occident

Sociologue marocaine iconoclaste, Fatema Mernissi publie “Le Harem et l’Occident”. Un livre rebelle et provocateur qui dénonce les clichés sur la femme orientale, jusqu’au paradoxe.
Propos recueillis par Valérie Colin-Simard
Seules les musulmanes persécutées intéressent l’Occident
Sociologue marocaine iconoclaste, Fatema Mernissi publie “Le Harem et l’Occident”. Un livre rebelle et provocateur qui dénonce les clichés sur la femme orientale, jusqu’au paradoxe.
Propos recueillis par Valérie Colin-Simard
Psychologies : Vous affirmez que les femmes occidentales vivent dans des “harems”. Est-ce de la provocation ?
Fatema Mernissi : Absolument pas. Toutes les entreprises dirigées par des hommes sont des harems et, comme par hasard, presque tous les magazines féminins occidentaux ont des hommes pour chef. Même une entreprise installée dans un building de verre ultrafuturiste comme il y en a à la Défense peut abriter un harem. Un lieu où le maître fait en sorte de s’entourer de dizaines de femmes dont le salaire dépend de son bon vouloir. Et la répression y est aussi terrible qu’en Orient, mais de nature beaucoup plus discrète.
Vous parlez de harem, mais pas de sexe…
Le but d’un harem n’est pas d’avoir du sexe, mais de montrer son pouvoir. Si vous voulez du sexe, vous ne vous entourez pas de dizaines de personnes, vous n’introduisez pas entre les femmes rivalité et compétition. A moins d’avoir une sexualité bizarroïde…
La taille 38 pour les Occidentales serait l’équivalent du port du voile pour les musulmanes. N’y allez-vous pas un peu fort ?
A Téhéran, si vous ne mettez pas de tchador, un policier vous rappelle à l’ordre. En Occident, la terreur est plus immatérielle. Il suffit de faire circuler des images pour que les femmes s’épuisent à leur ressembler. Tout va bien si vous rentrez dans du 38. Sinon, vous n’êtes pas dans la norme et vous ne pouvez même pas vous révolter. C’est surréaliste, comme type de violence. Les musulmanes jeûnent un mois par an ; les Occidentales, c’est toute l’année !
Cette femme occidentale “soumise et consentante” dont vous parlez, où l’avez-vous trouvée ?
Dans les fantasmes des Occidentaux. Il suffit de regarder les odalisques nues de Matisse ou de lire Kant et sa conception de la beauté idéale ! Le fantasme de l’homme occidental, c’est une femme muette et passive intellectuellement. Le fantasme des Orientaux, c’est Schéhérazade, une femme essentiellement intellectuelle. C’est en touchant l’homme par des mots savamment choisis qu’elle réussit à agir sur ses émotions.
Et quels sont les fantasmes des femmes ?
Chez nous, il y a une sorte de souplesse entre les sexes. Par exemple, un homme tendre n’est pas repoussant, au contraire. Aux Etats-Unis, un homme qui montre de la tendresse ou qui pleure est ridicule. L’homme occidental doit être dur et ne pas montrer ses émotions. L’homme arabe, s’il n’a pas d’émotions, est effrayant. C’est un homme fragile, qui l’exprime et qui en rit.
Selon vous, les femmes orientales voudraient saper le pouvoir des hommes…
Nous utilisons le mot « kayd », qui veut dire astucieux, malin. Ce n’est pas de la ruse, c’est pire. C’est un pouvoir irrésistible et destructeur. Les femmes orientales font peur aux hommes, car elles sont dotées d’une intelligence subversive, opposées au pouvoir, au système. Elles sont reconnues comme intelligentes et stratèges quand il s’agit de détruire le pouvoir masculin. La première fois que je suis allée aux Etats-Unis, lorsque j’étais étudiante, j’ai été surprise de constater que la femme n’était pas supposée être aussi intelligente que l’homme. Je n’ai jamais ressenti cela dans un pays musulman.
Vous dites que la femme orientale est plus rebelle que la femme occidentale. C’est une boutade ?
Résister aux discriminations et revendiquer l’égalité des sexes est un réflexe très fort chez la femme musulmane. Cela n’a rien à voir avec le stéréotype raciste d’un être totalement passif vendu par les médias occidentaux. C’est pour cela qu’en dépit des extrémismes, nombre d’entre elles parviennent à des postes politiques importants. En Islam, la femme est considérée comme l’égale de l’homme.
En théorie. Mais pensez-vous qu’elle le soit réellement ?
Dans les années 90, le pourcentage de femmes enseignant dans les universités ou institutions équivalentes était plus important en Egypte qu’en France ou au Canada. Le pourcentage d’étudiantes inscrites dans les formations d’ingénieur était deux fois plus élevé en Turquie et en Syrie qu’aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne.
Comment expliquez-vous alors qu’en Occident, les femmes musulmanes soient toujours considérées comme soumises ?
Parce que c’est une idée reçue, véhiculée par les médias. Ces images de femmes misérables, soumises, battues, violées, sont devenues un produit de consommation pour l’Occident, comme une drogue qui vous renfloue. Cela remonte à merveille le moral des femmes occidentales. On leur dit : « Estimez-vous heureuse, vous n’êtes pas dans un pays musulman. »
Vous semblez dire que les femmes musulmanes ne sont pas opprimées…
Beaucoup d’entre elles dirigent des compagnies, mais elles ne sont pas médiatisées. Seules celles qui sont persécutées sont intéressantes aux yeux de l’Occident !
Cet Islam existe pourtant, par exemple chez les taliban !
Je ne parle pas des extrémistes, je parle de gens normaux ! Les femmes que je rencontre remportent des batailles tous les jours. Elles, vous ne les regardez pas ! Celles qui vous intéressent portent le voile ou subissent la dictature des extrémistes.
Au cours de votre enquête, qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?
Que les femmes occidentales croient que leur système est bon pour les femmes. Du fait qu’elles ont quelques avantages, elles ne voient pas tout le reste. Elles ne sont absolument pas les égales des hommes, mais se comportent pourtant comme si c’était le cas. Je trouve cela tout bonnement fascinant ! En Orient, je sais que les lois sont contre moi, donc, à chaque minute, je veille à ne pas me laisser « bouffer ».
NEE DANS UN HAREM :
Fatema Mernissi est née en 1940 dans un harem à Fès, au Maroc, d’une mère analphabète. Une expérience douloureuse, qu’elle a racontée dans “Rêves de femmes. Une enfance au harem” (Albin Michel, 1996). C’est en enquêtant sur la représentation du harem en Occident qu’elle a découvert le fossé qui séparait les fantasmes (surtout masculins) de la réalité. Le sourire embarrassé et ambigu des hommes occidentaux, lorsqu’elle évoquait cet espace de réclusion et de corps voilés, a poussé Fatema Mernissi à écrire son dernier ouvrage : « Le Harem et l’Occident » (Albin Michel). Pour eux, le mot harem signifiait sexe ; or, pour elle, il est avant tout synonyme de famille. La sociologue a voulu en savoir plus et a donc cherché à découvrir quel idéal féminin se cachait derrière les fantasmes européens.
A LIRE :
• “Le Harem et l’Occident” de Fatema Mernissi (Albin Michel, 2001).

merci à Tunisitri et Ahmed Manaï qui nous ont proposé une relecture de cet article lors du décès de Fatema Mernissi.

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