30 mars 2008

témoignage d'un américain qui a fait la guerre en Irak


IRAK: LA GUERRE PAR CEUX QUI LA FONT

La guerre, vue par ceux qui la font

Il y a des témoignages, comme ça, qui vous retournent l’esprit, et qui vous rendent automatiquement en colère, tant ces témoignages contiennent de force et de rage. Aujourd’hui, sur le site du journal the Washington Independent, on en tient un, de témoignage sur ce qui se passe réellement en Irak. Il est signé d’un ancien Marine aux bras couverts de tatouages, Jon Michael Turner, qui a servi au 3e Bataillon, des 8e Marines stationné dans la province d’Anbar, en 2006.

Dans un groupe surnommé la Kilo Compagny, devenue à Haditha la honte de l’armée américaine. La compagnie Kilo, responsable d’un second My Laï, dont on vous avait parlé ici-même. Cette même compagnie Kilo, il est vrai, était déjà présente au Vietnam. Notre homme est parti avec de sévères convictions : sur son bras droit, il a fait écrire en arabe avant de partir en opérations l’équivalent de "FuckYou". Depuis mars 2007, l’armée a interdit aux Marines d’en porter de tels, sous prétexte de ternir son image auprès de la population, nous dirions aussi pour empêcher les provocations faciles. C’est dire sa motivation de départ pour son affectation en Irak, à notre Marine. Il est en revenu abasourdi et écœuré par ce qu’il a vu et ce qu’on lui a demandé de faire. Et en témoigne aujourd’hui dans une interview absolument bouleversante.
Je vous demande instamment d’aller le visionner, et de l’écouter, ce témoignage. C’est l’un des rares qui a traversé la censure de l’armée américaine, qui contrôle encore tout ce que l’on peut savoir au sujet de cette guerre sans nom et sans visages. Avant-hier soir, sur France 2, on voyait encore une journaliste française bien courageuse se vêtir en femme irakienne et partir en reportage avec ses deux gardes du corps et son chauffeur, et qui expliquait qu’elle n’avait pas le droit de filmer les carnages après les explosions, "contrôlés par l’armée américaine," qui pendant ce temps explique au monde entier que le calme revient à Bagdad, cerné par des kilomètres de murs de béton. Difficile à partir de cette chape de plomb de censure de savoir ce qu’il en est exactement. Les djihadistes eux aussi font la chasse aux journalistes ou cherchent avant tout à les kidnapper contre rançon, l’armée américaine n’en veut pas sur place car cela peut nuire à son image de bienfaitrice du pays. Une image sacrément écornée par ce témoignage ravageur d’ancien Marine.
Cela commence par son premier mort. Un gars de forte corpulence sur lequel il a tiré alors qu’il sortait juste de sa maison devant ses amis et son père. Touché seulement, l’homme se met à crier à terre, empoignant presque les basques du soldat américain qui l’achève d’une autre balle en pleine tête. Deux ans plus tard, la photo de l’homme à la tête explosée est montrée par Turner lors de sa conférence de presse, qui précise que son capitaine le soir même l’a félicité, comme on félicite tout premier ennemi abattu dans l’armée américaine. Abattre un innocent est même récompensé de quatre jours de permission, précise Turner, mortifié.
Suivent d’autres exemples, comme cette scène qui dure de tirs intensifs à la mitrailleuse sur un minaret de mosquée, sans but précis et comme à la parade, ce que le règlement militaire américain interdit pourtant. Ou des dizaines de diapos sur des corps mutilés, dont la moitié d’un visage remonté sur le dessus d’un casque américain en kevlar, ou cette tête de gamin de 12 ans à moitié emportée par un éclat de shrapnel. Le musée des horreurs de la guerre, qui contient davantage de photos de victimes civiles innocentes que de clichés de combattants véritables. A la fin de la conférence de presse, un Turner retourné et scandalisé prend ses médailles, attachés à sa chemise, et les jette dans la salle en prononçant un "I Don’t Work For You No More" qui en dit long sur le traumatisme qu’il a reçu. L’homme est désormais un homme brisé. Et Turner de conclure par des regrets sincères et d’étonnantes excuses : "With that being said, that is my testimony,"dit il, "I wanted to say I am sorry for the hate and destruction I have inflicted on innocent people and others have inflicted on innocent people. At one point it was ok, but the reality is, it is not. ... I am sorry for the things I did. I am no longer the monster that I once was."
Si tout cela ne suffisait pas encore, on peut aussi visionner un terrifiant résumé fait par les correspondants de l’agence Reuters en Irak à l’occasion des cinq années de guerre. C’est ici et c’est tout aussi insoutenable, il vous faudra vous accrocher pour tout visionner. Ecoutez également l’interview de Samia Nakhoul, la courageuse responsable du bureau de Reuters à Bagdad. Effroyables images, celles qu’on n’a pas vues car censurées la plupart du temps. La guerre et les souffrances, et surtout ces enfants martyrisés. L’un d’entre eux en particulier, qui a perdu ses bras et ne laisse échapper qu’une seule larme. Horrible témoignage d’un carnage dont on peut se demander s’il avait été imaginé au départ ou soupesé dans la décision d’envahir l’Irak. Une responsable du bureau de Bagdad elle-même touchée par un attentat. Et qui le décrit, en journaliste modèle, à risquer sa vie pour nous faire comprendre quelque chose : cette guerre est une horreur sans nom. Ces images sont insoutenables, tout simplement. On peut aussi réécouter les témoignages d’un autre Marine indiquant sa participation au massacre dHaditha de la compagnie Kilo. Fous furieux d’un attentat à la "roadside bomb", les Marines avaient massacré une famille complète en représailles. Seule une petite fille avait pu survivre : pour témoigner, car sinon on n’en aurait jamais rien su. La chape de plomb serait retombée. Celle de la propagande, toujours aussi prompte à minimiser ses bavures.
Parti en vaillant soldat patriote, l’homme était revenu en monstre de guerre. Cette guerre les fabrique à la pelle, car elle ne repose sur aucun argument valable, puisque l’origine en était un vaste mensonge. Tuer pour tuer, à faire des scores pour alimenter les chiffres des pertes "ennemies" histoire de faire passer la pilule des 4 000 soldats tués depuis 2003. Celui qui part combattre pense aller défendre des valeurs et contrer la montée d’un islamisme menaçant, il en revient brisé en s’étant aperçu qu’il n’avait fait que bosser pour Halliburton ou d’autres intérêts qui le dépassent. Il pensait tuer des combattants islamistes, il se retrouve à tuer de sang froid des civils, et à en être même récompensé. Cette guerre sans valeurs est un gigantesque gâchis humain, et des témoignages comme ceux de ce Marine permettent d’en prendre conscience un peu plus. Il en faudra encore combien pour qu’ici on comprenne qu’elle n’en valait pas la peine, et que Saddam Hussein n’aura été que le prétexte idéal à une telle mascarade ?
Cette guerre aujourd’hui présentée par W. Bush comme "une grande victoire" n’en est pas une. Un éditorial au vitriol, du New York Times, qui a lui aussi pourtant ardemment soutenu la guerre en Irak, titrait le 20 mars dernier "La mission n’est pas accomplie", pour bien signifier au président des Etats-Unis qu’il se trompe et qu’il s’est trompé, et qu’il a surtout beaucoup trompé son monde depuis 2001. Sur les armes de destruction massives, ignorées totalement dans ce discours, mais aussi sur la conduite des événements qui ont suivi la fin officielle du conflit. La thèse de sa"grande victoire stratégique" est sérieusement mise à mal par le journal. La rhétorique bushienne est mise en cause : alors que W. Bush parle comme source des maux des "anciennes troupes irakiennes qui ont enlevé leurs uniformes et se sont fondus dans le paysage pour combattre l’émergence d’un Irak libre", le journal répond que ce ne serait pas arrivé si l’envoyé présidentiel Paul Bremer III n’avait pas démantelé cette fameuse armée, charpente indispensable de toute l’administration du pays. Ou quand il annonce que le pays est sur le point de verser dans la guerre civile... alors que ses propres militaires, pour empêcher que cela ne se produise, lui réclamaient depuis des mois une autre approche du conflit que son gouvernement n’a jamais déniée prendre en compte ! Son second Dick Cheney pratiquant le lendemain la même méthode Coué, avec un "ça valait le coup de le faire" qui fait assez peu de cas des 4 000 tués et de plus des 30 000 blessés, dont beaucoup estropiés à vie dans des explosions de "roadside bomb".
Tout cela pour un bien piètre résultat : le pays ne fonctionne pas, il y a près de 5 millions de réfugiés irakiens qui ont quitté depuis le pays ou ont été déplacés et ne reviendront pas à leur point de départ. Des problèmes cruciaux subsistent qui ne sont toujours pas réglés : l’eau, l’électricité font cruellement défaut. Selon le NYT,"it was clear long ago that Mr. Bush had no plan for victory, only a plan for handing this mess to his successor. Americans need to choose a president with the vision to end this war as cleanly as possible". Ce n’est donc pas une victoire, loin s’en faut, et le successeur de W. Bush devra s’arranger pour dire au pays qu’il s’agit en réalité... d’une défaite, militaire (les insurgés ne baissent pas les armes cinq ans après la fin officielle du conflit, et la trêve décrétée est incertaine), mais aussi économique, le pétrole ayant augmenté dans des proportions assez ahurissantes depuis 2001. Une défaite morale aussi, les Américains, partis avec en tête la théorie du choc des civilisations censée contenir l’influence islamiste grandissante l’ayant renforcée avec cette conduite hasardeuse de guerre d’occupation.
AgoraVox

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