22 décembre 2012

Proche-Orient

 12 décembre 2012

Michel Warschawski : « Seule l’opinion publique pourra faire changer la politique israélienne »



Par Benjamin Seze
Michel Warschawski. Copyright : Benjamin Sèze pour TC.

  Lundi 10 décembre, le Centre d’information alternative (AIC), organisation militante israélo-palestinienne, a reçu le prix des droits de l’Homme de la République française. Nous avons rencontré son fondateur, Michel Warschawski, quelques jours auparavant à Jérusalem. Entretien.




TC : Le Centre d’information alternative (1) qui a reçu lundi le prix des droits de l’Homme de la République française rassemble plusieurs mouvement militants israéliens et organisations palestiniennes. Pour quoi vous battez-vous ?



Michel Warschawski : Une de nos préoccupations est d’imposer dans le débat politique israélien le mot « colonial ». Pas uniquement les notions de colonies et de colons, mais d’histoire coloniale, d’État colonial, de structures coloniales.

Dès que l’on parle du Proche-Orient, trois mots reviennent le plus souvent : « processus de paix ». Pourtant, malgré les accords, les rencontres, les négociations... jamais le processus de paix n’a vraiment été à l’ordre du jour pour le gouvernement israélien, à part peut-être durant les quelques mois qui ont précédé l’assassinat d’Itzhak Rabin (le 4 novembre 1995, ndlr). Le seul processus en cours est celui de la colonisation.



Les années 90 ont été le théâtre d’un mouvement important de dénonciation de l’occupation dans la société israélienne. Qu’en est-il aujourd’hui ?



Nous ne sommes plus dans la période de mobilisation de masse capable de faire pencher la balance, comme contre la guerre du Liban dans les années 80, ou contre l’occupation dans les années 90. Le mouvement pour la paix ne pèse plus grand chose, quelques milliers de personnes. Imaginez une petite roue que constitueraient les mouvements militants radicaux, et une grande roue qui correspondrait à l’opinion publique. Et bien la grande roue, celle qui pourrait influencer le pouvoir politique, n’existe plus. Aujourd’hui, seule  la petite roue continue de tourner.



Comment êtes-vous perçus dans la société israélienne ?



À la fin des années 60 – après la guerre de 1967 - et dans les années 70, nous étions considérés comme des extrémistes, des marginaux, des traîtres, complètement en porte à faux face à l’immense majorité de l’opinion publique, y compris à gauche. Et ce jusqu’à la guerre du Liban en 1982 qui a occasionné, pour la première fois, une cassure du consensus national. 


Ainsi les années 80 et 90 ont été une époque d’ouverture de la société israélienne, et pas seulement par rapport au conflit. Avec notamment le processus d’Oslo et la dénonciation par de nombreux Israéliens de la colonisation, nous étions dans l’esprit du temps, sollicités par les médias et les circuits universitaires. 


Mais aujourd’hui, et ce depuis 2000, on nous regarde presque avec pitié : « Tu y crois encore ? » Les quelques milliers d’Israéliennes et d’Israéliens qui continuent à militer contre l’occupation, pour les droits des Palestiniens, pour l’égalité, ne sont aujourd’hui pas marginalisés comme dans les années 70, mais considérés de manière condescendante. On nous dit : « Vous êtes restés coincés trente ans en arrière. »



Comment expliquez-vous ce changement de regard sur le mouvement contre l’occupation, porté par la société israélienne depuis 2000 ?



Une personne porte une immense responsabilité dans ce virage de l’opinion israélienne. Elle avait pourtant été élue par le mouvement de la paix, par la majorité israélienne favorable à une solution pour mettre fin à l’occupation, et elle a fait exactement le contraire. Cette personne, c’est Ehud Barak.

Mi-août 2000, il est revenu du sommet de Camp David qu’il avait saboté – Robert Malley, l’envoyé spécial de Clinton dans ces négociations, le dit ouvertement aujourd’hui – et a expliqué qu’il avait fait des offres généreuses mais que Yasser Arafat les avait toutes rejetées, que les Palestiniens ne voulaient pas la paix. Il a dit autre chose qui a été moins souligné hors d’Israël mais qui est passé en boucle dans les médias israéliens : qu’il avait démasqué au dernier moment un plan éradicateur d’Israël, que Yasser Arafat n’avait en fait qu’un seul objectif, jeter les Israéliens à la mer. Et parce que c’était Ehud Barak , qui était soi-disant l’alternative progressiste et pacifiste à Benjamin Netanyahou, ce discours a eu un écho incroyable.

En l’espace d’un week-end, le mouvement de la paix a disparu. J’ai conservé les journaux parus ce week-end là, c’est surprenant de voir tous les porte-paroles de ce mouvement dire : « Nous nous sommes trompés, la droite avait raison, on ne nous y prendra plus. » On revient à ce moment là au discours des années 60 et 70, c’est la fermeture de la parenthèse des années 80-90. Et pas seulement au niveau de la paix avec les Palestiniens, mais également en ce qui concerne l’ouverture culturelle, intellectuelle qu’avait connu la société israélienne les vingt années précédentes. Le mouvement de la paix ne s’en est pas remis. 



Ne peut-on pas envisager un nouvel élan de ce mouvement ? 



Le contexte actuel ne permet pas, du moins à court terme, d’espérer une nouvelle mobilisation de masse. Les Israéliens ne se sont jamais sentis autant en sécurité – il n’y a pas eu d’attentats-suicides depuis des années – et le pays connaît une période de prospérité (5% de croissance en 2011, ndlr). C’est donc le statu quo qui prédomine au sein de la société israélienne.

Je ne pense pas que l’opinion publique en Israël a complètement viré à droite, je pense qu’elle est au garage. Beaucoup de gens se disent : « Même si on n’aime pas l’occupation, même si on n’aime pas les colons, on ne peut pas dire qu’ils nous rendent la vie infernale, les choses ne vont pas si mal finalement. » C’est l’illusion de ceux qui sont sous un ciel un peu ensoleillé alors que tout autour les nuages arrivent. On ne veut pas voir le changement des rapports de force dans la région et l’isolement progressif d’Israël. C’est la réalité qui fait bouger l’opinion publique, pas l’anticipation des catastrophes à venir. Mais ce sera déjà trop tard.

Et l’absence de pressions internationales empêche la prise de conscience de cette opinion publique et conforte le gouvernement israélien dans un sentiment d’impunité. C’est un très mauvais cadeau pour Israël.

Comment vivez-vous votre position très minoritaire dans votre pays ? 



D’abord, je pense que ma situation, et la situation des personnes qui militent pour les mêmes causes que moi, ne sera jamais aussi mauvaise que celle que l’on a connu dans les années 70. Le pire, nous l’avons vécu. Et même si aujourd’hui nous sommes minoritaires, cela n’a rien à voir avec la marginalisation et l’ostracisme dont nous faisions l’objet à cette époque dans la société israélienne. Aujourd’hui, bien que minoritaires, nous faisons parti du paysage. 
Ensuite, il y a des combats dans lesquelles il faut assumer d’être une minorité, et je dirais presque « avec fierté ».


Enfin, il faut dépasser le désespoir et faire ce que l’on a à faire. Je ne veux pas militer juste pour crier mon indignation, cela ne sert à rien. On aura beau mobiliser 4 000 à 6 000 personnes à Tel-Aviv, si ça n’enclenche rien, nous ne ferons que tourner dans le vide. Le but est de passer de 7 000 à 150 000. Notre question aujourd’hui : comment la petite roue peut-elle faire tourner la grande roue ?

(1) Le Centre d'information alternative (AIC) a été créé en 1984 par des militants palestiniens et israéliens. Cette organisation binationale promeut les droits humains et nationaux des Palestiniens et une paix juste pour les Palestiniens et Israéliens basée sur les principes et le respect du droit international.

Depuis sa création, AIC produit et diffuse de l'information et des analyses politiques sur les sociétés israélienne et palestinienne et sur le conflit qui les oppose. Elle utilise des médias indépendants en Israël et en Palestine pour sensibiliser les citoyens des deux régions sur les enjeux du conflit et sur la souffrance des civils. Selon cette organisation, les processus socio-économiques et culturels sont aussi cruciaux que le processus politique pour comprendre et mettre fin au conflit.  

Le projet pour lequel AIC a reçu le prix des droits de l'Homme de la République française vise à mettre fin à l’impunité des colons en Cisjordanie en fournissant aux organisations internationales et aux missions diplomatiques, une analyse détaillée de la situation et de ses impacts en termes économiques et sociaux, ainsi qu’en informant la population.

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