09 novembre 2010

Geagea et le refus des nouvelles réalités
 
Par Souraya Hélou

Il a fallu sept jours au chef des Forces libanaises Samir Geagea pour répondre au discours du secrétaire général du Hezbollah prononcé à l’occasion de la commémoration des martyrs cheikh Ragheb Harb, sayed Abbas Moussawi et Imad Moghnié, le 17 février. Sayed Hassan Nasrallah avait, dans ce discours, établi un nouvel équilibre des forces avec l’ennemi israélien, en menaçant les autorités de ce pays de bombarder l’aéroport Ben Gourion si elles bombardaient l’aéroport de Beyrouth, de détruire des immeubles si elles venaient à en détruire au Liban et ainsi de suite. C’est, comme l’avait d’ailleurs relevé l’ancien Premier ministre Sélim Hoss, la première fois qu’un tel discours était tenu à l’ennemi israélien par une partie arabe, traitant d’égal à égal avec lui, et surtout établissant une nouvelle équation visant à le dissuader de se lancer dans une aventure militaire contre le Liban.
Le mythe de la force israélienne qui a longtemps hanté l’imaginaire arabe, plaçant le monde arabe dans une position de faiblesse face à "Israël" et encourageant la mentalité "redditionniste", sous prétexte de ne pas avoir les moyens d’affronter "Israël" a été ainsi détruit. Même si une petite partie de Libanais, dont Samir Geagea, Sami Gemayel et leurs partisans continuent à critiquer le Hezbollah, et en particulier la résistance, les accusant de décider seuls du sort du pays. Selon ce groupe, Sayed Nasrallah a enterré, dans son discours, le principe de la tenue d’une table de dialogue pour discuter de la stratégie de défense commune, puisqu’il a défini tout seul cette stratégie, en annonçant sa détermination à bombarder les installations israéliennes si celles du Liban étaient attaquées.
Geagea a ainsi estimé que sur le plan de la forme, le Hezbollah a pris la place de l’Etat et en particulier du pouvoir exécutif en répondant seul aux menaces israéliennes, alors qu’il devait, selon lui, laisser le gouvernement le faire. Sur le plan du fond, Geagea a réaffirmé que le Hezbollah est en quelque sorte un Etat dans l’Etat, avec toute son infrastructure, avant de se demander à quoi sert de bombarder en réponse à un bombardement, alors que l’opération de reconstruction n’est pas encore achevée presque quatre ans après la guerre de 2006.
Pour un chef qui se veut porteur d’une vision stratégique, il est curieux que Geagea réduise toute la portée de la guerre de 2006 à des destructions et des reconstructions. Il n’échappe à personne en effet, que la guerre de 2006 a modifié les données stratégiques dans la région et c’est à partir de cette date que le projet de l’administration américaine de l’époque pour la région a essuyé un sérieux revers. Pour un petit rappel des mémoires, face aux bombardements aériens israéliens quasiment hystériques des différentes régions libanaises, la secrétaire d’Etat américaine Condoleeza Rice avait déclaré qu’il s’agissait
"des dernières contractions avant la naissance du Nouveau Moyen Orient".
L’offensive israélienne de 2006 aux objectifs déclarés de détruire la capacité de feu du Hezbollah et sa puissance au Liban a ainsi lamentablement échoué et le Hezbollah, par la voix de son secrétaire général, est aujourd’hui plus fort que jamais, prêt à relever tous les défis. Sayed Nasrallah a ainsi rappelé aux Israéliens que s’ils songeaient à se lancer dans une nouvelle aventure militaire au Liban, celle-ci serait très coûteuse, pour le Liban, certes, mais aussi pour "Israël", où aucune région ni aucune installation ne seraient à l’abri de la puissance de feu du Hezbollah. Pour de nombreuses parties politiques libanaises, cette déclaration poussera certainement les dirigeants israéliens à réfléchir à deux fois avant de lancer une nouvelle guerre et si celle-ci est dans l’air, elle sera forcément reportée après les menaces de Nasrallah, d’autant que les dirigeants israéliens n’ont jamais respecté que le langage de la force.
Autre reproche adressé au secrétaire général du Hezbollah et largement repris par le député Sami Gemayel, les liens du Hezbollah avec l’Iran et l’accusation d’exécuter des directives iraniennes. Cette critique se fonde notamment sur le dernier coup de fil du président Ahmadinajad à sayed Nasrallah dans lequel il lui demande de se tenir prêt à "détruire Israël" si celui-ci lançait une nouvelle attaque. Les détracteurs du Hezbollah se sont emparés de cette information pour prétendre qu’il s’agit en réalité d’une demande iranienne de riposter contre "Israël" si celui-ci venait à attaquer l’Iran. Naturellement, ils occultent le fait que le président iranien a aussi contacté le chef de l’Etat Michel Sleiman, ainsi que le président syrien Bachar Assad. De plus, si "Israël" lançait une attaque contre l’Iran, ce pays a bien d’autres cartes en mains, notamment dans le Golfe arabe, que
d’avoir recours au Hezbollah. Sans oublier le fait que dans leurs dernières déclarations, les dirigeants syriens ont bel et bien affirmé qu’il existe une interaction entre les fronts iranien, syrien, libanais et palestinien et que la guerre, cette fois, serait totale. Les spécialistes affirment d’ailleurs que si les Américains ne craignaient pas la réaction iranienne, ils auraient probablement donné le feu vert à une attaque militaire contre les installations nucléaires iraniennes. Ils ajoutent que le commandant des forces armées américaines, le général Mullen, qui s’est rendu la semaine dernière en "Israël", a surtout demandé aux dirigeants de cette entité de ne pas prendre la moindre initiative militaire contre l’Iran. C’est dire que l’affaire est grave et que les menaces aussi bien iraniennes qu’en provenance du Hezbollah sont prises au sérieux. Ce n’est pas un hasard si la presse israélienne a occulté le dernier discours de Nasrallah, cherchant ainsi à éviter une crise de panique dans les milieux populaires israéliens, alors que les autorités creusent les possibilités de construire un nouvel aéroport dans le désert du Néguev.
En dépit de ces données, des parties libanaises continuent à prétendre que les menaces de Nasrallah pourraient provoquer une nouvelle agression contre le Liban. Pourtant, le Liban n’a jamais été aussi fort, notamment au niveau de la cohésion interne et de la reconnaissance officielle du droit à la résistance, dans la déclaration ministérielle du gouvernement d’union nationale. Mais certaines parties continuent à vivre dans une bulle, sans voir les changements aussi bien régionaux, internationaux que locaux…

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