21 novembre 2010

Les Palestiniens d’Israël sont prêts à occuper l’avant-scène

samedi 20 novembre 2010
Seumas Milne - The Guardian



Avec la disparition de la solution à deux Etats, il se peut bien que les Palestiniens d’Israël soient enfin sur le point de passer sur le devant de la scène, écrit Seumas Milne. 
 
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A l’exemple de l’Afrique du Sud, le régime israélien d’Apartheid finira un jour par céder sous la pression de la majorité palestinienne et autochtone en Palestine occupée.
 
Dans une rue calme dans le quartier Sheikh Jarrah de Jérusalem-Est sous occupation, Rifka al-Kurd, âgée de 88 ans, nous explique comment elle est venue vivre dans la maison qu’elle et son mari ont construite, comme réfugiés palestiniens dans les années 1950. Alors qu’elle parle, trois jeunes juifs ultra-orthodoxes viennent faire leurs provocations à l’avant du bâtiment - des colons désireux de revendiquer leur place - criant en hébreu et en mauvais arabe : « les animaux arabes », « tais-toi, putain ».
Il y a une brève altercation avec la fille de Rifka, tandis que les colons se barricadent dans les chambres qu’ils occupent depuis l’hiver dernier. C’est à cette periode-là qu’ils ont finalement gagné une ordonnance du tribunal pour s’emparer d’une partie de la maison de la famille al-Kurd, au motif qu’une extension a été construite sans autorisation - autorisation que les Palestiniens de Jérusalem ne se voient presque jamais accordée. C’est une scène répugnante, l’arrogance des colons étant renforcée par la certitude qu’ils peuvent à volonté appeler la police et l’armée.
Mais ces vols de maisons palestiniennes dans Sheikh Jarrah sont devenus monnaie courante, comme les protestations qui se poursuivent. La même chose se produit dans les environs de Silwan, où vivent plus de 30 000 Palestiniens à côté de la vieille ville, et où 88 foyers pour 1 500 Palestiniens ont été désignés à la démolition pour faire place à un parc à thème King David tandis que des centaines de colons sont protégés 24 heures sur 24 par des gardes de sécurité à la gâchette facile.
Tout au long des quartiers arabes de Jérusalem, en Cisjordanie, le gouvernement israélien va de l’avant avec les expropriations de terres, les démolitions et la construction de colonies, ce qui rend les perspectives d’un État palestinien de plus en plus improbables. Pour faire place à des colons israéliens, en violation flagrante du droit international, plus d’un tiers des terrains de Jérusalem-Est ont été expropriés depuis que la ville été occupée en 1967.
Les derniers plans d’Israël n’ont pas été « utiles », s’est hasardé à dire Barack Obama, ce mardi. Mais tandis que les États-Unis parrainaient des négociations israélo-palestiniennes qui vont nulle part et que l’attention a été concentrée sur le siège brutal de Gaza, la colonisation s’est poursuivie. Elle avance rapidement en Israël même, où la démolition de villages bédouins palestiniens dans le désert du Néguev s’est accélérée sous le gouvernement de Binyamin Netanyahu.
Environ 87 000 Bédouins vivent dans 45 villages « non reconnus », sans droits ou services publics de base, parce que les autorités israéliennes refusent de reconnaître leur droit à la terre. Tous ont des ordres de démolition qui pèsent sur eux tandis que des centaines de colonies juives ont été établies dans toute la région.
L’écrivain israélien Amos Oz appelle le Néguev une « bombe à retardement ». Le village d’Araqeeb a été détruit six fois ces derniers mois, et chaque fois il a été reconstruit par ses habitants. Le gouvernement veut nettoyer le terrain et déplacer les Bédouins dans des cantons réservés. Mais même là, les démolitions ont lieu régulièrement.
Ce week-end, une mosquée dans la ville bédouine de Rahat a été détruite par l’armée durant la nuit. Dimanche après-midi, les populations locales étaient déjà au travail pour la reconstruire, tandis que des chants patriotiques étaient diffusés par une sono et que les militants s’adressaient à la foule en colère.
L’éveil des Bédouins du Néguev, dont beaucoup avaient pour habitude d’envoyer leurs fils se battre dans l’armée israélienne, reflète une plus grande politisation des citoyens arabes d’Israël. Coupée de la majorité des Palestiniens après 1948, ils ont essayé de trouver une place dans l’État dont la discrimination à leur encontre a été, selon les mots de l’ancien premier ministre Ehud Olmert, « profonde et intolérable » dès le début.
Cet effort a été abandonné, aussi bon qu’il ait été. Les partis arabes aujourd’hui à la Knesset israélienne rejettent toute idée d’Israël comme Etat ethniquement délimité, exigeant plutôt un « Etat de tous ses habitants ». L’influent mouvement islamique refuse totalement de prendre part au système politique israélien. Les Palestiniens de 48, qui représentent maintenant 20% de la population, s’organisent de plus en plus sur une base indépendante, et ils font cause commune avec leurs frères palestiniens de l’autre côté de la Ligne verte [ligne de cessez-le-feu de 1949].
L’expérience palestinienne, à l’intérieur d’Israël, de confiscations de terres pour la construction de colonies et de ségrégation ethnique n’est pas après tout si différente de ce qui a lieu à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Après 1948, les Palestiniens de Jaffa qui ont survécu à l’épuration ethnique ont été contraints de partager leur maison avec les colons juifs - comme Rifka al-Kurd est obligée de le faire aujourd’hui à Jérusalem. Le sentiment d’être un seul peuple palestinien est de plus en plus profond.
Ce sentiment a été renforcé par les tentatives chaque jour plus agressives du gouvernement Netanyahou de mettre les citoyens arabes d’Israël sous son talon, avec une volonté croissante de transférer des centaines de milliers d’entre eux vers sous une future administration en Cisjordanie. Une série de nouvelles lois visant la minorité palestinienne sont en préparation, dont le projet de loi approuvé par le cabinet israélien le mois dernier exigeant que tous les nouveaux citoyens non-juifs prêtent un serment d’allégeance à Israël en tant qu’Etat juif.
La pression sur les dirigeants palestiniens et leur communauté est de plus en plus forte Il y a quinze jours plus d’un millier de soldats et de policiers étaient sur place pour protéger la marche organisée par un groupe d’extrême-droite violent et raciste israélien dans la ville palestinienne d’Umm al-Fahm. Le chef du Mouvement islamique, Raed Salah, est en prison pour avoir craché sur un policier, la député palestinienne Haneen Zoabi a été privée de ses droits parlementaires pour s’être jointe à la flottille de Gaza, et, militant de premier plan pour les droits civils, Ameer Makhoul, fait face à 10 ans de prison après avoir été reconnu coupable de l’accusation invraisemblable d’espionnage au profit du Hezbollah.
Pendant ce temps Israël exige aussi que les dirigeants palestiniens à Ramallah reconnaissent Israël comme un Etat juif dans le cadre de tout accord à venir. Peu de gens hors de l’Autorité palestinienne - ou même à l’intérieur - semblent croire que le « processus de paix » conduira à un accord, quel qu’il soit. Même les dirigeants du Fatah comme Nabil Sha’ath font maintenant valoir que les Palestiniens ont besoin d’envisager un retour à la résistance armée, ou d’une réorientation vers le modèle sud-africain de la résistance populaire de masse, également favorisée par des personnalités palestiniennes en Israël.
Quant à ceux qui ont gagné les dernières élections, Mahmoud Ramahi, le secrétaire général du Hamas au parlement palestinien m’a rappelé ce lundi que les Etats-Unis continuent de s’opposer à toute réconciliation avec le Fatah. Il a été arrêté par les Israéliens à peine 24 heures plus tard, au moment même où les discussions entre les deux parties se tenaient à Damas.
Le centre de gravité de la lutte israélo-palestinienne a changé au cours des 40 dernières années, allant de Jordanie au Liban, puis dans les territoires occupés. Avec la disparition de la solution à deux Etats, il se peut bien que les Palestiniens d’Israël soient enfin sur le point de passer sur le devant de la scène. Si c’est le cas, ce conflit qui plus que tout autre a pris une dimension mondiale, aura finalement bouclé la boucle.
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Seumas Milne
* Seumas Milne est journaliste et éditeur associé au journal britannique The Guardian

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10 novembre 2010 - The Guardian - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.guardian.co.uk/commentis...
Traduction : Claude Zurbach

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