27 juillet 2010

Gaza aux yeux de sa jeunesse

lundi 26 juillet 2010

Taghreed Plieha - BabelMed


« S’ils acceptent tous d’être décapités, aligne ta tête à côté des leurs, et appelle le bourreau ! », dit un proverbe de Gaza (1). Beaucoup de jeunes Gazaouis s’adaptent à l’occupation, pensant qu’elle est un fait auquel on ne peut échapper.
Témoignages.

(JPG) Avec un pinceau aux couleurs des souffrances palestiniennes, l’artiste-peintre Abou El Noun, 23 ans, raconte dans ses tableaux, l’histoire de tous ceux que les événements à Gaza continuent de malmener. Il y imagine l’avenir de la jeunesse gazaouie. Il dit : « Nous, les jeunes, nous nous endormons avec des résolutions pour le lendemain mais, à notre réveil, la situation a déjà changé, déviant complètement le cours de notre vie. C’est ce que j’essaie de peindre dans mes toiles, avec lesquelles je participe aux expositions locales, ici. » Poussant un soupir, il ajoute : « J’aurais aimé participer aux expositions auxquelles je suis invité ailleurs, en Cisjordanie ou dans des pays arabes, mais le blocus (israélien, NDT) fait barrage à mes espoirs. Sous mes yeux il les détruit. »

Selon Abou El Noun, un grand nombre de ses collègues ont dû renoncer à leur passion, la peinture. Ils l’ont remisée dans les tiroirs de leurs rêves, qu’ils ont fermés avec des clés semblables à celles que portent leurs grands-parents, qui attendent de retourner dans des lieux dont ils ont été expulsés en 1948. Pourquoi compare-t-il la « clé du retour » à celle des rêves juvéniles ? Il répond : « Lorsque ces vieillards rejoindront les maisons dont ils ont été chassés, il y a de cela 62 ans, ce jour-là se ranimera le désir des jeunes artistes de reprendre leurs pinceaux, de dessiner les gaies rêveries roses des garçons et des filles ! » Et d’ajouter : « A Gaza, l’existence humaine s’épuise avant même qu’on ne commence à donne corps à la moindre aspiration. On est le jouet des fluctuations politiques ; le libre arbitre n’existe pas. Ailleurs, les jeunes ont besoin de répit parce que ce qu’ils ont déjà réalisé dépasse de loin leurs projets à venir. »

Break dance palestinienne

Un infirmier, un enseignant, un étudiant et deux collégiens : ils sont issus de différentes localités mais sont unis par leurs belles performances, par leur appartenance à une même troupe, patiemment constituée durant des années, jusqu’à devenir une troupe professionnelle, ayant un public acquis. La « Break Dance », la danse cassée, est aujourd’hui leur gagne-pain. C’est aussi le nom sous lequel ils se sont fait connaître au sein des ONG, dans les festivals et manifestations sportives.

Participer à des manifestations internationales aurait pu être, pour eux, la voie la plus rapide pour intégrer des troupes occidentales, mais le parcours s’est avéré jonché d’embûches : frontières fermées, nationalité palestinienne... Le coordinateur de la troupe, Mohamed Abdelaziz, 26 ans, explique : « Dès le départ, nous nous sommes confrontés à moult difficultés. Comme, par exemple le fait de n’être qu’un groupe d’amateurs ! Nous nous sommes professionnalisés grâce à un entraîneur français, venu à Gaza pour nous prendre en charge pendant un certain temps, plutôt court, faut-il dire. »

Mohamed souligne que les excellentes performances de la troupe lui ont permis de prendre part à de nombreux festivals sportifs et artistiques dans la Bande de Gaza. « Grâce à l’Internet, souligne-t-il, nous avons pu contacter des groupes de Break Dance dans d’autres pays. Nous avons reçu des invitations de Grande-Bretagne, des Pays-Bas et de France. Mais nous n’avons jamais pu nous y rendre à cause du blocus, de la fermeture des postes-frontières par l’occupant israélien. »

(JPG)


Tout le monde ici est assiégé

Elle renifle partout l’odeur de poudre et l’Algérie, son pays d’origine, lui manque. Il ne lui en reste - après la dernière agression contre Gaza et le siège imposé à ce territoire depuis deux ans et demi - que cet accent auquel elle est demeurée attachée près de 14 années durant. Kheira Ahmed Yakoub, 57 ans, vit avec sa famille dans la localité de Beit Lahia, au nord de la Bande.

Sa fille Hajer Dawas, 20 ans, dit : « Ma grand-mère est décédée, là bas, en Algérie. A cause du blocus, je n’ai pas pu la voir ! Ma mère a la nostalgie des lieux où elle vivait avant d’épouser mon père, Mohamed Hassan Dawas. Mon frère aîné, Hassan, 35 ans, vit en Allemagne ; il y perpétue la tradition palestinienne de la diaspora, de l’éloignement du pays et de la famille ! Ma sœur Nesrine est mariée en Italie. Mon frère Yassine, 30 ans, est revenu d’Algérie avec des "convictions algériennes" pour ainsi dire : les humains ont droit à un minimum de confort, de sécurité et de stabilité, dit-il ; il ne s’est pas marié parce qu’il ressent très fort l’instabilité de son existence ici. Il y a aussi Taha, 27 ans, Ahmed, 21 ans et la benjamine, Aïcha, 19 ans. »

Ainsi va la vie pour la jeunesse gazaouie. De quelque côté qu’elle tourne la tête, l’horizon est bouché. L’odeur du chômage imprègne l’atmosphère, les diplômes ne servant à rien et pouvant tout aussi bien être suspendus aux cordes à linge, comme disent leurs titulaires. Les murs sont éclaboussés du sang des innocents. Des maisons de terre, aux portes et fenêtres couvertes de plastique blanc ! Les rêves de l’enfance ne peuvent que s’évaporer sous le soleil brûlant de l’occupation, qui se lève sur Gaza de derrière le rideau de fer israélien.

Hajer Dawas dit : « A mon âge, j’ai déjà appris à me sacrifier pour autrui. J’ai déjà appris qu’ici, il n’y avait nulle place pour les espoirs : prédire l’avenir des Gazaouis est impossible. J’ai appris à pleurer aussi bien sur le magnifique passé que sur le présent sombre et l’avenir incertain. ». Ses yeux s’emplissent de larmes et elle ajoute : « Je fais des études d’ingéniorat à l’université islamique. J’ai perdu mon fiancé et notre maison a été bombardée. Je suis aujourd’hui incapable de communiquer avec les gens. Je n’ai même plus la force d’aller à ma faculté. Tout autour de moi me semble plongé dans les ténèbres. »

Hajer, pour citer ses mots, n’était pas préparée à supporter tant de souffrances. Son fiancé, l’ingénieur Bilal, est mort lors de la dernière agression israélienne (fin 2008-début 2009, NDT). Après sa disparition, ses relations avec son entourage se sont rompues et elle s’est mise, dit-elle, à haïr jusqu’à son existence à Gaza. L’émotion l’a empêché de continuer à me parler et je n’ai pu répondre à son silence qu’en lui disant au revoir.

Exécution collective

(JPG) A El Fakhoura, au nord de la Bande, vit Ziad Dib, 25 ans. Il a perdu vingt de ses proches dans cette même agression et a été lui-même amputé de ses deux jambes. « Avoir vingt ans à Gaza, dit-il, y vivre sans famille, avec ce handicap de surcroît : voilà qui vous empêche même d’imaginer ce que pourrait être votre avenir. Ici, c’est comme si on vivait dans un camp de détention de Néguev (2) ou quelque autre geôle israélienne. C’est juste un peu plus grand ! »

« Tous les jours au réveil, je me remémore l’image de ce moment où j’ai prononcé la chahada (la profession de foi islamique, NDT) et entendu plus d’un la prononcer en même temps que moi. Ce jour-là, lorsque j’ai ouvert les yeux, j’ai tenté de me relever mais je n’ai pas tardé à voir mes jambes derrière moi, amputées de mon corps. Tout autour, il n’y avait que sang et cadavres. »

Ce sont ces souvenirs qui, actuellement, lient Ziad à Gaza. Ils resteront gravés dans son esprit pour le restant de ses jours. A sa droite, gisait sa cousine, morte elle aussi dans le bombardement. Devant lui son père, le visage tourné vers le sol et le sang coulant abondamment de son corps. Et à côté de son père, sa grand-mère, assise dans sa chaise, le sang jaillissant de sa bouche et de ses oreilles. « Sa tête était rejetée en arrière, alors j’ai su qu’elle était morte elle aussi ! »


Notes

1) Littéralement : « Aligne ta tête à côté des (autres) et appelle le bourreau. » Proverbe célébrant le fatalisme et l’unanimisme.

2) La vie dans les camps de détention israéliens situés dans le désert du Néguev est réputée pour son extrême rigueur.

16 juillet 2010 - BabelMed - Traduit de l’arabe par Yassin Temlali

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